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Karl Marx

Et si le moteur de l’histoire n’était pas le déploiement du « Geist », de l’Esprit hégelien et absolu, mais les améliorations et une plus juste répartition des conditions matérielles et sociales de l’humanité ?

L’histoire de toute la société n’a été jusqu’ici que l’histoire de la lutte des classes

Karl Marx (1818-1883) est un philosophe systémique, mettant au premier plan l’éthique et la politique. Né à Trèves en Prusse, Marx suit les cours de Hegel. Il est cependant contraint de renoncer à une carrière universitaire à la suite notamment de sa thèse sur le matérialisme antique d’Épicure et de Démocrite. La vie d’errance de Karl et de Jenny, son épouse, sera entièrement dédiée à son engagement tant philosophique que militant.  

Dialectique

Dans la continuité d’Héraclite (env. – 500), Marx expose une théorie du changement. Toutefois, il procède à un renversement de la dialectique hégélienne. Pour Hegel, le réel est raisonnable et nécessairement conforme à la réalisation de l’Idée : « Ce qui est rationnel est réel ; ce qui est réel est rationnel ».  Pour exemple, le droit positif est la réalisation de l’idée morale à un certain moment de son développement. Or, pour Marx, la conception hégélienne justifie et sanctifie la réalité. Dans les faits, il s’agit de transformer le monde : c’est la matière, la praxis (pratique) qui est déterminante.

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde; il s’agit désormais de le transformer », K. Marx  

Tout comme Hegel, la dialectique consiste au fait que tout développement résulte du dépassement des contradictions. Toute chose contient en elle-même les conditions de son propre dépassement (thèse, antithèse, synthèse). Or, si pour Hegel, le dépassement s’effectue au niveau idéel par l’arrivée d’un troisième terme, pour Marx, celui-ci se situe au niveau des conditions matérielles d’existence. C’est la sphère de production, à savoir capitalistique, qui porte en elle-même ses propres contradictions et détermine la pensée. 

Penser dialectiquement consiste à concevoir les concepts, non comme des choses abstraites et immuables, mais comme des rapports : ainsi, le Capital est un rapport de production ; l’État reflète les rapports de domination économique ; la matière ou l’essence humaine est l’ensemble des rapports sociaux.

La religion

Dans la continuité de Feuerbach (1804-1872), l’émancipation de l’homme passe par la critique de la religion. Sans fondement scientifique, « la religion est l’opium du peuple« 1MARX, K., Critique de la philosophie du droit de Hegel, Aubier, Poitiers, 1976, p. 53.. En tant qu’abstraction, celle-ci joue le rôle illusoire de remède face à la misère. Elle permet à la société d’absorber ses propres contradictions dans l’espérance d’une vie extra-mondaine meilleure. Or, avant d’entamer la critique de notre vie d’ici-bas, il nous faut commencer par la critique de la vie de l’haut-delà

Contrairement à Nietzsche, Marx n’affirme pas que Dieu est mort. Toutefois, la religion est le lieu de la négation de la Vérité. Au service de la classe dirigeante et sans preuve objective, elle relève de la mythologie et neutralise toute action. Elle est le « soupir de la créature tourmentée« , la « Vallée des larmes« 2MARX, K., Critique de la philosophie du droit de Hegel, Aubier, Poitiers, 1976, p. 55..  

Nous n’avons pas besoin de Dieu ou des dieux pour faire fonctionner le monde. La science, l’histoire et la philosophie doivent contribuer à transformer la société. A ce moment-là seulement, les hommes pourront se débarrasser des fleurs imaginaires, à savoir religieuse, de la chaîne pour au final se débarrasser de la chaîne elle-même et de cueillir la véritable fleur. 

Le peuple 

La démocratie, du grec dêmos (peuple) et krátos (pouvoir), signifie que le peuple se gouverne par lui-même. Pour Hegel, l’idée réalise son contenu, se développant en et pour elle-même. Cette définition trouve son contraire hors d’elle-même au travers de l’idée d’oligarchie ou de monarchie. Pour Marx et sa dialectique (matérialiste), la définition de démocratie contient en elle-même ses propres contradictions. Il procède ainsi à une analyse de ce qu’est le peuple. L’idée de peuple dissimule en réalité l’existence de classes sociales. Ces dernières sont constitués de prolétaires, du latin proletarius3Étymologiquement, ce terme signifie : celui qui n’a que sa descendance (proles) pour se nourrir. qui signifie l’homme pauvre, et celle des capitalistes. Le peuple ne résulte que d’une abstraction. En réalité, celui-ci comprend des travailleurs et des capitalistes, des pauvres et des riches, des dominés et des dominants.  

Penser dialectiquement consiste donc à déconstruire ces entités abstraites et voir les rapports de domination qui s’y jouent. Ces tensions dialectiques et par conséquent contradictoires mettent en mouvement la société.  

« L’exploitation de l’homme par l’homme »

Tout comme Hegel, l’activité de production pour Marx permet à l’homme d’extérioriser son essence. Toutefois, Hegel « ne voit que le côté positif du travail, non son côté négatif« 4MARX, K., Oeuvres choisies, Gallimard, Paris, 1963, p. 72. . Or, le système capitaliste engendre un processus d’exploitation de l’homme par l’homme. De plus, la division du travail entraîne un processus d’aliénation. L’homme perd ainsi le sens et le fruit de sa production. Il devient alors autre que lui-même (aliénation).

Forcé de vendre sa force de travail, il se transforme en marchandise. Travaillant pour le compte d’un autre, le prolétaire voit une partie de son travail lui échapper. Le capitaliste, propriétaire des moyens de production, accumule alors cette part du travail non rémunéré, générant pour lui-même une plus-value (profit).

Les fondements du matérialisme et par là même ceux de la science repose sur le rapport social de l’homme à l’homme. 

Le moteur de l’histoire : la lutte des classes

Pour Hegel, le moteur de l’histoire est la raison ou le Geist (l’Esprit) qui se développe à travers le Monde. Celui-ci s’incarne alors dans de « grands hommes ». Pour Marx, ce sont avant les rapports de production et plus particulièrement les rapports de classes qui déterminent le développement des sociétés. Ce dernier est incarné dans le peuple et plus particulièrement dans une classe sociale qui a un rôle historique à jouer. Ainsi, le moteur de l’histoire est la lutte des classes.  

Marx distingue différentes périodes historiques et mode d’exploitation. Ainsi, l’esclavagisme, caractérisé par un droit absolu du maître sur son esclave, fait place au servage, où le travailleur est contraint d’effectuer gracieusement des tâches en faveur de son Seigneur. Par le passé, la bourgeoisie a eu un rôle historique dans sa lutte contre les institutions féodales. Toutefois, dans le cadre de son émancipation, la classe ouvrière ou prolétaire joue désormais ce rôle de moteur de l’histoire.

Le salarié ou travailleur est condamné à vendre sa force de travail selon les principes de concurrence. Les chômeurs constituant la « réserve de marche » du capital et la « mécanisation » (« robotisation ») engendrent une pression constante sur les prolétaires. Comme Marx le rappelle dans la conclusion de son célèbre Manifeste du Parti communiste, ceux-ci doivent alors s’unir et jouer leur rôle historique.

Prolétaire de tous les pays, unissez-vous !, K. Marx & F. Engels     

Matérialisme historique

Le matérialisme historique considère le primat de la structure économique (infrastructure) sur la superstructure idéelle et intellectuelle5RUSS, J., Philosophie, les auteurs et les oeuvres, Paris, 2003, p. 345.. les conditions matérielles conditionnent la conscience sociale. Ainsi, la sphère économique détermine la sphère idéologique, que ce soit la morale, la religion, la spiritualité ou la culture d’une société. Toutefois, de manière dialectique, la superstructure impactera également et dans un second temps la structure économique. 

La philosophie de Marx et de Engels connaîtra un retentissement considérable. En prenant le parti des dominés et des plus démunis, en écrivant l’histoire des peuples et non des rois, le projet de Marx, potentiellement réalisable sur Terre, ouvre la voie des champs du possible.

Vers une société communiste ?

Le capital est un produit collectif. Il n’est donc pas une force individuelle, mais une force sociale. Le capital n’a d’autre but que d’améliorer et d’embellir l’existence des prolétaires. Or, celui-ci a été accaparé par une minorité d’hommes et de femmes. Ainsi, le dépassement du système capitaliste – à savoir la réappropriation des moyens de production par les êtres humains -, doit permettre à tout un chacun de pouvoir vivre selon ses besoins et dans le respect de notre environnement. Les hommes et les femmes pourront s’adonner à des activités non aliénantes et ainsi contribuer au développement équilibré de la société. Ces activités sont par exemple l’art, la culture ou les loisirs.   

Conclusion

Parce que la philosophie de Marx est avant tout en mouvement et libératrice, s’appuyant sur la praxis et ouverte (sans finalité déterminée), celle-ci ne saurait se limiter à un régime ou une société particulière mise en place. L’influence de Marx fut considérable, même auprès des penseurs capitalistes. Le milliardaire Warren Buffett écrivait ainsi ironiquement : « il existe bel et bien une lutte des classes… et c’est nous, notre classe, qui sommes en train de la gagner« .   

Comme le rappelle, Jacqueline Russ : malgré certains régimes se réclamant de la pensée de Marx, ceux-ci ne « sauraient dissimuler un « Marx en liberté », disciple dès sa jeunesse de ce titan Prométhée voué à la cause des hommes6RUSS, J., Philosophie, les auteurs et les oeuvres, Paris, 2003, p. 353.».   

Les penseurs marxismes

La pensée de Marx étant en mouvement, celle-ci a donné lieu à de nombreuses analyses, perspectives et développement. De plus, son œuvre, promouvant une philosophie praxis, a fait l’objet de différentes tentatives révolutionnaire et de changement de système. Parmi les théoriciens qui ont réfléchis à sa pensée, nous pouvons citer par exemple :  

Lénine

Théoricien, révolutionnaire russe et dirigeant de l’Union soviétique, Lénine (1870-1924) met en évidence l’imbrication et la fusion du capital industriel et du capital bancaire, qui génère le capital financier. Celui-ci aboutit progressivement à des positions monopolistiques privées infiltrant la totalité de la superstructure de la pensée et de l’État. Tableau synoptique de « L’impéralisme, stade suprême du capitalisme« , écrit en 1916. 

Max Horkheimer

Fondateur de l’École de Francfort, Max Horkheimer (1895-1973) rappelle que la psyché humaine n’est pas déterminée uniquement par la structure économique. La conscience et l’inconscience, notamment libidinale, donne lieu en elle-même à des conflits également. Ceux-ci déterminent à leur tour l’infrastructure. La superstructure comporte des contradictions et des forces qui vont influencer la structure économique et les rapports de production. 

Antonio Gramsci 

Fondateur du PC italien, emprisonné en 1926, Antonio Gramsci (1891-1937) meurt en prison. Pour lui, tout mouvement social doit être un mélange de spontanéité, qui permet de libérer les forces, et une direction consciente, qui assure la pérennité du mouvement. L’hégémonie de la pensée assure par le biais des médias la domination d’une classe. Gramsci réaffirme l’importance de la superstructure qui en période de non-crise matérielle ou de subsistance est nécessaire au changement. Tout comme Horkheimer, Gramsci dénonce le marxisme « vulgaire » ou « orthodoxe », personnalisé par le communisme soviétique. 

Mao-Tsé-toung

Fondateur de la Chine populaire, Mao-Tsé-toung (1893-1976) rappelle la nécessité de conserver sa capacité de résignation face aux injustices, mais aussi de s’appuyer sur les milieux ruraux et agricoles. Au niveau dialectique, il renforça la distinction entre contradictions antagonistes et non antagonistes.  

Louis Althusser

Louis Althusser (1918-1990)  met en évidence une « coupure épistémologique » dans les œuvres de Marx. Il distingue celles du jeune Marx, à savoir les Manuscrits de 1844 ou L’idéologie allemande, des œuvres de maturité, telles que Le Capital. Les premières, influencées par Feuerbach, peuvent être qualifiées d’humanistes, les secondes de scientifiques. Il s’intéresse au rôle prépondérant de l’idéologie, distinguant l’appareil idéologique de l’État (l’école, l’église,…) de l’appareil répressif (la police, l’armée,…). Or, la science est là pour rectifier celle-ci. Il refuse une portée téléologique du matérialisme : il n’y a ni un sujet de l’histoire déterminé, qui serait le peuple ou le prolétariat, ni une fin nécessaire à celle-ci, à savoir le communisme. 

Pierre Bourdieu

Sociologue, Pierre Bourdieu (1930-2000) s’intéresse tout particulièrement au capital culturel des individus et des classes sociales. Ce capital culturel expliquera la reproduction du système et l’existence d’une classe d’héritiers. Bourdieu distingue également la dimension de classe à celle de champs. Les membres de la classe sociale ouvrière peuvent être pris dans une galaxie de champs. Ainsi, un ouvrier peut être en concurrence avec d’autres ouvriers.   

Notes

  • 1
    MARX, K., Critique de la philosophie du droit de Hegel, Aubier, Poitiers, 1976, p. 53.
  • 2
    MARX, K., Critique de la philosophie du droit de Hegel, Aubier, Poitiers, 1976, p. 55.
  • 3
    Étymologiquement, ce terme signifie : celui qui n’a que sa descendance (proles) pour se nourrir.
  • 4
    MARX, K., Oeuvres choisies, Gallimard, Paris, 1963, p. 72.
  • 5
    RUSS, J., Philosophie, les auteurs et les oeuvres, Paris, 2003, p. 345.
  • 6
    RUSS, J., Philosophie, les auteurs et les oeuvres, Paris, 2003, p. 353.

Emanuel Kant

Le célèbre Philosophe de Königsberg, Emanuel Kant, démontra les limites de la connaissance humaine et, en éthique, la nécessité de l’impératif catégorique :  « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action devienne une loi universelle« .

Philosophe prussien, né et mort à Königsberg (actuellement Kaliningrad), Kant (1724-1804), fondateur de l’idéalisme transcendantal, est l’un des penseurs les plus importants de la philosophie. 

Influencé entre autres par les écrits de Rousseau, favorable aux idées révolutionnaires, notamment celles des jacobins (Robespierre), il se questionne sur nombre de domaines, dont ceux de la connaissance et de l’éthique. Le premier répond à la question « que puis-je savoir ? » (Critique de la raison pure)], le second à la question « que dois-je faire ? » (Critique de la raison pratique).

Kant s’interroge également sur le mouvement des Lumières, dont il se réclame, en rappelant le « sapere aude » (ose penser par toi-même). Il s’agit pour lui non seulement de penser et de critiquer le monde, mais aussi avoir le courage d’exprimer sa penser dans l’espace public. 

1. Théorie de la connaissance

Emmanuel Kant aimait à dire que l’anglais David Hume l’avait réveillé de son « sommeil dogmatique ». En effet, face à la cohérence du système de Leibniz, Hume réactualise la problématique de la causalité et ouvre la voie à une nouvelle critique de la connaissance. Pour le philosophe britannique, la causalité n’est qu’une habitude de l’esprit, une tendance à constater qu’un phénomène succède régulièrement à un autre. Cette conception, fondée sur l’habitude et l’association d’idées, nous conduit inévitablement à un certain scepticisme. Dès lors, confronté à ce scepticisme revendiqué par Hume lui-même, le philosophe de Königsberg s’interroge : que puis-je connaître ? Comment la science et les connaissances scientifiques sont-elles possibles ?

Jugement synthétique a priori 

Kant distingue :

  • les jugements a priori : ceux-ci sont donnés par la pensée elle-même (ex. : les mathématiques). Ils sont universels et nécessaires.
  • Les jugements a posteriori : ils proviennent de l’expérience et traitent du particulier. Ils ne sont ni nécessaires ni universels. 

Kant distingue également : 

  • les jugements analytiques : ceux-ci se caractérisent par le fait que le prédicat appartient au sujet : « un triangle (sujet) a trois angles (prédicat) » ou « A=A [tautologie] ». De même, « tous les corps sont étendus » est un jugement analytique : le concept de corps ne peut se représenter sans le concept de l’étendue. Expliquant le concept indépendamment de l’expérience (a priori), les jugements analytiques sont donc nécessaires et universels. Tous les triangles ont nécessairement et universellement trois angles. Toutefois, ceux-ci ne nous apprennent rien de nouveau.
  • Les jugements synthétiques : contrairement au précédent, ces jugements ajoutent quelque chose au concept du sujet. « Sophie est rousse » ou « les corps sont pesants » sont synthétiques. En effet, nous pouvons nous représenter Sophie non rousse ou des corps sans poids. Ces jugements ajoutent quelque chose au concept, c’est-à-dire qu’ils étendent nos connaissances. Toutefois, les jugements synthétiques a posteriori issus de l’expérience, c’est-à-dire d’une démarche empirique, ne peuvent être ni nécessaires ni universels

Kant considère dès lors que seuls les jugements synthétiques a priori peuvent être scientifiques. 

  • Les jugements synthétiques a priori sont ceux dont le prédicat ajoute une propriété au concept du sujet tout en étant nécessaire et universel. Ces jugements sont par exemple les mathématiques. Ainsi, « 3 + 5 = 8 » est un jugement synthétique. Le prédicat « 8 » n’est pas compris dans ceux de « 3 » ou de « 5 ». Toutefois, il est a priori, car il est nécessaire et universel. 

La Révolution copernicienne kantienne

La question essentielle que pose Kant est la suivante : comment les jugements synthétiques a priori, seuls capable de fonder la science, sont-ils possibles ? Pour y répondre, il effectue une véritable révolution copernicienne en philosophie de la connaissance. Avant lui, le sujet tournait autour de l’objet pour en acquérir la connaissance. Kant inverse cette perspective : l’objet va alors se conformer aux structures a priori du sujet connaissant. Autrement dit, ce sont les formes de connaissances inscrite en nous qui rendent possible la constitution même de l’objet.  

Selon Kant, la faculté de connaître se compose de la sensibilité et de l’entendement. 

  • La sensibilité : celle-ci nous permet de recevoir des impressions (couleurs, odeurs, sons,…) données a posteriori par l’expérience. Pourtant, malgré leurs diversités, ces impressions nous apparaissent unifiées, ordonnées et cohérentes. C’est grâce aux formes a priori de l’espace et du temps que nous pouvons organiser ces données sensibles. Il ne nous est d’ailleurs pas possible de faire abstraction de l’un ou de l’autre : l’espace et le temps sont les conditions fondamentales, nécessaires et universelles de nos intuitions sensibles. Ils constituent les formes a priori de la sensibilité.
  • L’entendement : celui-ci est la faculté de penser les objets fournis par la sensibilité. Reposant sur douze catégories fondamentales, la causalité y joue une place centrale. C’est par ces catégories que l’entendement unifie les données sensibles et les rend intelligibles.  

Dès lors, toutes nos connaissances issues de l’expérience ne nous sont données qu’au travers des formes a priori de notre conscience. La nature nous apparaît toujours médiatisée au travers de ces structures mentales sous la forme de phénomènes. Notre faculté de connaître et ses formes a priori, que sont le temps et l’espace, structurent et construisent ainsi notre expérience. Susceptible de jugements universels et nécessaires, elle est la condition de la possibilité de la science.

Pour exemple, en géométrie, « la somme des angles d’un triangle est de 180 degrés ». Il ne s’agit pas d’un jugement analytique, le prédicat n’étant pas compris dans le sujet. Pourtant, il ne s’agit pas non plus d’un jugement a posteriori, l’expérience (les sensations) ne nous permet pas de tendre vers celui-ci. Dès lors, ce sont mes facultés et ses formes a priori qui me permettent d’amener une nouvelle connaissance. 

Grâce à eux et aux formes a priori de notre conscience, nous pouvons dès lors constituer la science et par là même acquérir des connaissances scientifiques. Reste que seuls les phénomènes nous sont accessibles. Nous ne pouvons jamais accéder aux noumènes, c’est-à-dire aux choses en soi. 

Limites de notre savoir

Kant a posé les limites de la raison théorique, de notre connaissance. Parce que notre faculté de connaître se limite aux phénomènes, la finitude ou l’infinitude du monde, l’existence de Dieu sont hors de portée de notre connaissance. Notre faculté ne peut transcender ceux-ci pour atteindre le noumène ou la chose en soi. La méthode transcendantale de Kant nous oblige :

  • à prendre conscience des limites du sujet connaissant, c’est-à-dire de nos limites. Avant de connaître l’objet, il s’agit de connaître le sujet ;
  • à faire un pas de côté par rapport aux questions métaphysiques. Avant de prétendre que Dieu existe, il s’agit de voir si les conditions nécessaires de notre entendement pour prétendre l’existence de Dieu sont remplis. 

Parce qu’elles ne peuvent être ni réfutées ni validées, toutes considérations métaphysiques ne relèveraient que de croyances, de dogmes ou d’arguments d’autorités sans fondement.

2. Théorie de la morale 

Avec sa Critique de la raison pratique, Kant pose la question suivante : « que dois-je faire ? ». En fait, dans la continuité de la Critique de la raison pure ou théorique, Kant dresse les conditions a priori de toute décision morale. Il ne s’agit pas de connaître les règles morales à adopter, mais les conditions sur lesquelles une décision morale est possible. 

Il distingue deux types d’impératifs, à savoir l’impératif catégorique et l’impératif hypothétique. 

Impératif catégorique : il consiste dans le commandement a priori de la loi morale. Il est du côté de l’absolu : « Je dois, car je dois ». « Agis de sorte que la maxime de ta volonté puisse aussi servir en tout temps de principe pour une législation universelle« . La qualité morale d’une action n’est pas l’action elle-même, mais bien la maxime qui la sous-tend.

L’impératif catégorique est premier : agis de telle manière que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais comme un moyen [Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785]. Constituant la forme de la moralité, l’impératif se caractérise par son universalité et sa nécessité.

Impératif hypothétique : constituant une réponse à une situation déterminée, il est du côté du relatif, du phénomène, de la matière, des conditions empiriques qui détermineront l’action. 

La forme – la maxime, en tant qu’exigence absolue – et la matière se constituent donc pour donner l’action moralement bonne. 

Kant promeut une morale du devoir (déontologie), particulièrement exigeante. Nous devons agir de telle façon que chacune de nos actions puisse devenir une loi universelle. La liberté se confond donc avec le devoir. S’inspirant de Rousseau, la liberté réside dans le fait de respecter la loi que l’on s’est donné, par sa propre volonté. À l’hétéronomie (Moïse à dit, le pasteur ou l’enseignant a dit…), kant répond par l’autonomie (agir selon ses propres règles, qui sont celles de la raison universelle). Contrairement au monde des phénomènes, dominé par le principe de causalité, nous avons le choix d’obéir ou non à l’impératif catégorique. En cela, nous sommes libres. 

La pensée de Kant s’opposera à l’utilitarisme ou conséquentialiste, qui prône qu’une action est moralement bonne si ces conséquences sont bonnes pour le plus grand nombre. Ainsi, les détracteurs de Kant diront que, selon sa philosophie, le mensonge est interdit, quand bien même des tueurs vous demanderaient où se trouve un proche que vous avez caché dans l’armoire. Or, dans la pratique, l’impératif catégorique, en tant que forme ou condition a priori d’une action moralement bonne, est toujours en lien avec l’impératif hypothétique, à savoir les conditions matérielles et empiriques du monde réel. Dans cette continuité et comme le rappelle par exemple Benjamin Constant (1767-1830), l’idée de devoir est inséparable de celle de droits. Nul homme n’a de droit si celui-ci nuit à autrui. La maxime qui doit devenir universelle doit être mise en rapport et en corrélation avec d’autres principes.

3. Qu’est-ce que les Lumières

En 1784, Kant publie son livre « Qu’est-ce que les Lumières ? » Les Lumières, selon lui, c’est la sortie de l’Homme de son état de tutelle. L’homme aime à se faire conduire et guider par d’autres. Or, il doit sortir de cet état en ayant le courage de penser par soi-même. L’un des premiers état de la liberté consiste justement à faire un usage public de sa raison. Pour sortir de cet état de sommeil, de tutel ou de confort, le collectif joue un rôle de catalyseur et d’accélérateur.  

Kant s’engera pour la liberté de presse, notamment en Prusse, alors dirigé par un empereur dit « éclairé ». Selon la « légende », Kant ne s’éloignera jamais de son village de Könisberg. Sa vie quotidienne était réglée comme une horloge. Il s’écarta deux fois de son parcours habituel : une fois pour acheter une nouvelle parution de Rousseau, une autre pour lire le journal relatant les nouvelles de l’avénement de la Révolution française.    

Bibliographie 

HERSCH, Jeanne, L’étonnement philosophique : une histoire de la philosophie, Gallimard, Paris, 2003.