Tournant numérique et digital

A partir du début du 21e siècle, la numérisation et la digitalisation transforment radicalement la société. Ce processus, qui se déploie au niveau mondial, touche bien entendu la Mère commune et la société civile. L’arrivée de nouvelles technologies et de la société de l’information sont porteuses d’espoirs, mais aussi de risques. Partie prenante de l’évolution mondiale, la société locloise est ainsi en mutation.
De la galaxie « Gutenberg » à celle du « WEB »
L’information et la connaissance sont essentielles au bon développement de nos sociétés et de la démocratie. Depuis la fin du Moyen Âge, un double phénomène se joue, à savoir une démocratisation progressive des savoirs et une connaissance (et par là même une prise de conscience) plus approfondie des principes démocratiques. Ces savoirs sont véhiculés par différents supports. Au travers de son histoire, Le Locle a ainsi bénéficié d’avancés technologiques, que ce soit au travers de la Réforme et de l’impression de livres au 16e siècle, de la librairie de Samuel Girardet au 18e siècle, du développement des chemins de fer, de la téléphonie située à l’origine à l’Ancienne Poste.
Durant le siècle passé, pour reprendre la catégorisation des professeurs d’Université Patrick-Yves Badillo (UNIGE) et Dominique Bourgeois (UNIFRI), deux « galaxies » prédominent :
- la galaxie « Gutenberg » : du nom de l’inventeur de l’imprimerie, Johannes Gutenberg (1400-1468), celle-ci caractérise la transmission d’informations et de connaissances sur support papier. Elle prend la forme de livres, de journaux, de magazines ou d’affichages publics. Depuis le 16e siècle, elle contribue à la démocratisation des savoirs et de l’information. Son apogée se situe à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle.
- La galaxie « Marconi » : du nom de l’inventeur présumé de la radio, Guglielmo Marconi (1874-1937), celle-ci caractérise la transmission d’informations et de connaissances par voie hertzienne, à savoir la radio, la télévision et le cinéma. Son apogée recouvre la seconde moitié du 20e siècle et plus particulièrement les années septante et quatre-vingt.
A partir de la fin du 20e siècle apparaît deux nouvelles galaxies, qui vont profondément changer notre société :
- La galaxie « Internet » : celle-ci constitue un réseau technologique favorisant la transmission d’informations et de connaissances de manière instantanée dans la totalité du monde. Support technique, conceptualisé au lendemain de la Seconde Guerre mondial, elle est lancée, en 1969, aux États-Unis reliant quatre universités. A la fin du 20e siècle, elle génère un changement radical de la transmission des savoirs par le biais d’un réseau de câbles, de fibres optiques et de satellites. Elle caractérise la société dite de l’information.
- La galaxie « WEB » : celle-ci vient en complément du support que constitue la galaxie « Internet ». Elle se déploie de manière progressive. En 1989-1990, le CERN de Genève créé le WEB, à savoir le World Wide Web. Celui-ci est une toile (d’araignée mondiale) composée d’hyperliens1. Malgré la crise boursière de 2001, elle se déploie alors progressivement pour atteindre actuellement le WEB 4.0 avec ses Big Data, ses objets connectés et son Intelligence artificielle (IA)2.
La galaxie « WEB » provoque une transformation radicale de la société. Avec l’IA, la robotisation et l’exploitation de base de données quasi-infini et ce au niveau quantique, elle est porteuse, selon ses défenseurs, d’espoirs considérables : abolition du travail, promotion d’une société collaborative, non hiérarchisée, quasi gratuite et égalitaire. A contrario, ses détracteurs dénoncent une attitude naïve face à ces espérances. De plus, cette galaxie concentre des capitaux boursiers considérables au sein d’une minorité de sociétés – les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazone et Microsoft) côté américains ou les BATX (Baidu, Alibaba, Tecent et Xiamoi) côté chinois –. Enfin, cette espérance se fait le vecteur, sous des aspects « socialisants » ou « communisants », de la pensée capitaliste et marchande.
La Mère commune face à la numérisation et à la digitalisation
Tournée vers l’internationale, la Mère commune connaît elle-aussi des mutations particulièrement importantes, qui vont impacter différents secteurs. Ces derniers doivent se repenser occasionnant une transformation de leurs structures pour s’adapter et subsister.
Galaxie « Gutenberg » : entre mutation et actes de résistance
La galaxie « Gutenberg » est particulièrement touchée par le déploiement du WEB. La concentration des recettes publicitaires par les GAFAM et le changement des modes d’informations de la nouvelle génération3 vont fragiliser la presse papier, mais également le recours aux livres. De nouvelles formes, fruit de résistances ou d’adaptations, vont alors émerger.
- La presse : de L’Impartial à Arc Info
Le secteur de la presse traditionnelle subit de plein fouet ces transformations. Durant le 19e siècle, différents titres coexistent dans la Mère commune. La Feuille d’Avis des Montagnes est fondée en 1806 par Paul Courvoisier. Ses locaux sont situés à la rue Bournot, puis Daniel-Jeanrichard.
En 1881, ses petits fils, Paul et Alexandre, créé L’Impartial. Imprimé à La Chaux-de-Fonds, le titre bénéficie d’une succursale au Locle, rue du Pont 8, et absorbe la Feuille d’Avis des Montagnes en 19674. A partir des années nonante, le quotidien est touché par les profonds changements que connaît la presse. Un rapprochement est effectué avec L’Express de Neuchâtel, dont la première parution remonte en 1738 et qui considéré comme le plus ancien journal sans interruption du monde. Les coûts fixent, que sont notamment les rotatives, poussent les administrateurs à imprimer L’Impartial dans le chef lieu cantonal. Le bureau du Locle fermera ses portes.
En 2002, le capital-actions est repris par le groupe français Hersant. Les conséquences de la digitalisation, de la numérisation et l’essor de journaux gratuits poussent le groupe à une concentration des titres. Les derniers numéros de L’Impartial et de L’Express paraissent en 2018. Le titre ArcInfo voit le jour. Outre le tirage papier, des versions numériques sont alors proposés, tout comme l’utilisation des réseaux sociaux. Avec le déploiement du WEB, l’objectif devient principalement la captation du trafic numérique et la transmission d’informations quasi instantanées.
Avec la concentration des titres et la mutation de la presse traditionnelle, la place occupée précédemment par les journaux historiques laisse des espaces médiatiques plus locaux. Ainsi, en 2022, le Journal gratuit Le Ô est lancé en Ville de La Chaux-de-Fonds. En 2023, celui-ci est également distribué dans les foyers loclois un jour par mois.
- Les librairies : des Girardet aux Mots Passants
À la fin du 18e siècle, la librairie de Samuel Girardet (1730-1803) contribue au Locle et dans les Montagnes neuchâteloises à la propagation des idées de son temps. Avec ses 3’000 volumes5, cette librairie, située à proximité du Gros Moulin (partie est de la cité), permet la pénétration de la pensée progressistes et révolutionnaires.
Reprenant, en 1972, les locaux de la librairie-papeterie Glauser, Reymond SA joue un rôle important en matière d’offre durant les dernières décennies du 20e siècle. Son site loclois ferme néanmoins ses portes en 1998.
Des actes de résistance voient néanmoins le jour. Située à la rue de la Côte 14, la Librairie coopérative « Aux Mots Passants » est fondée en 2015. À l’instar de la Coopérative hôtelière « Fleur de Lis » ou de celle maraîchère de « L’Âme Verte », celle-ci s’inscrit dans une nouvelle conception de formes sociétaires. Héritées peut-être de la période libertaire de la seconde moitié du 19e siècle, cette librairie se veut collaborative, s’appuyant sur la participation des citoyens et citoyennes. Elle répond ainsi au changement de société et au manque d’investisseurs privés dans certains secteurs que connaissent les Montagnes neuchâteloises.
- Les imprimeries et papeteries
Différentes papeteries existent durant le 20e siècle, dont notamment les Sociétés Reymond (Daniel-Jeanrichard 13a) et Grandjean (rue du Temple 3). En 1936, Tell Grandjean ouvre un atelier de reliure et d’encadrement à la Grand-Rue 16. Déménageant en 1960 à la rue du Temple 3, la librairie subsistera jusqu’au début des années 2000.
Il en va de même de l’imprimerie Gasser SA. Fondée en 1947 avec la reprise de l’Imprimerie Nationale (Jehan-Droz 13), celle-ci déménage en 2003 dans la zone industrielle du Verger. Dans les années 2010, Gasser SA prend le tournant WEB et abandonne en 2017 l’impression papier et ses parutions (Éditions G d’Encre).
En 1997, à la suite de la liquidation de l’imprimerie Glauser, la Société Rapidoffset voit le jour à la rue du Pont. Elle prend un tournant numérique dans les années 2000 et subsiste encore à l’heure actuelle.
- La Foire du Livre
Des actes de résistance s’organisent. Ainsi, en 2002, sous l’initiative de deux passionnés, Pierre-Yves Eschler et Nino Settecasi, une foire du Livre est voit le jour dans la Mère commune des Montagnes. Celles-ci concentrent nombres d’écrivains, de conférenciés et de bouquinistes. Le prix « Gasser » est également décerné durant plusieurs années, récompensant des ouvrages de la région. localisée à l’origine sur la Place du Marché, la Foire du Livre se déroule depuis 2023 sur la zone piétonne à proximité de l’Hôtel de Ville.
Galaxie « WEB »
- les réseaux sociaux
A partir des années 2005, les réseaux sociaux prennent une place de plus en plus importante dans la société numérique. Si le WEB 1.0 se concentrait sur l’émission d’informations à des internautes passifs (sites, blogs, wikipedia…), les versions suivantes permettent aux utilisateurs de devenir de véritables acteurs et contributeurs de la société de l’information.
La Ville du Locle prend, elle-aussi, le tournant numérique avec la création, en 2002, d’un site Internet7. Durant les deux décennies suivantes, elle procède à la digitalisation de plusieurs offres, à la fois culturelles et touristiques. En 2020, elle adhère pleinement à différents réseaux sociaux pour sa communication et sa promotion. Elle maintient néanmoins une parution sous format papier : Le trait d’Union. En 2024, une nouvelle campagne de promotion de la cité est lancée au niveau romand en 2024 comportant de l’affichage (galaxie Gutenberg), des réseaux sociaux et site Internet (galaxie WEB).
- L’industrie horlogère : les montres connectées
L’évolution technologique provoque elle-aussi des réflexions au niveau industriel loclois. Ainsi, la société Tissot SA sort en 1999 sa montre tactile et connectée « T-Touch »8. La société développe son produit, ce d’autant plus qu’en 2014, la société Apple dévoile son « Apple Watch ». Nouvelle déclinaison de sa « T-Touch », Tissot SA présente, en 2016, sa « Smart-Touch »9.
Les montres connectées restent cependant l’exception dans le milieu horloger de la Mère commune. S’appuyant sur les savoir-faire traditionnels de la région, les montres à complication sont privilégiés par la plupart des marques.
- Formation supérieure
Situé au Locle, le Centre de formation des Montagnes neuchâteloises (CIFOM) rebaptisé Centre de formation professionnelle neuchâtelois (CPNE) en 2022, prend lui aussi le tournant numérique et digital. Il octroi ainsi des formations dans ce domaine, à la fois spécifique, mais également transversal.
- Sécurisation
La numérisation et la digitalisation obligent les entreprises et la collectivité locloises à renforcer leur sécurité. Certaines entités privées ou publiques font ainsi l’objet de cyberattaques (Rolle, Montreux, Université de Neuchâtel…). Dernière commune du neuchâteloise a être globalement indépendante en matière d’interface informatique, la Ville du Locle procède, en 2025, à une reprise de son système par le Service informatique cantonal.
En conclusion
Depuis le 19e siècle, la Ville du Locle se caractérise par sa très forte industrialisation. Malgré les différentes crises économiques et financières, la désindustrialisation qui a touché le continent européen à la fin du 20e siècle, la Mère commune a conservé un secteur secondaire particulièrement florissant.
Comme le relève Patrick-Yves Badillo et Dominique Bourgeois, le numérique constitue néanmoins un accélérateur considérable de l’évolution de la société. Il comporte par ailleurs des caractéristiques dites « magiques » le rendant particulièrement attractif : la quasi-gratuité (en contre-partie de la mise à disposition de temps de cerveau disponible), l’inusabilité et l’amélioration potentielle et constante de l’information (à l’exemple de Wikipédia) lui donne un caractère magnétique conséquent. De plus, sa diffusion instantanée lui octroie un aspect universel, que l’on peut résumer sous l’acronyme ATAWADAC : anytime : accessible à tout moment ; anywhere : n’importe où ; any device : sur n’importe quel support ; any content, soit n’importe quel contenu. Le problème réside sans doute dans le dernier des segments de l’acronyme. En effet, la désinformation ou la diffusion intentionnelle d’informations fausses, la mésinformation ou la diffusion non-intentionnelle d’information fausse et la malinformation ou la diffusion d’information vraie dans un but mal attentionné) constituent des risques amplifiées par cette nouvelle technologie.
De plus, la fracture sociale et générationnelle, ainsi que l’impact sur les emplois sont des risques conséquent. L’uberisation et l’amazonisation, en tant que plateforme d’échanges de données, changent profondément la protection sociale des travailleurs et l’évolution du travail.
La destruction créatrice lancée par la Galaxie WEB tendra soit vers l’idéale promis par ses tenants (abolition du travail, revenus universels, amélioration du domaine de la santé et d’autres…), soit vers un déclin de celle-ci, soit vers une péjoration importante de la société. De plus, l’appropriation de nouvelles technologies ont un impact considérable sur le développement neuro-cérébral de l’humain. L’usage du crayon nécessitait des facultés importantes et complexes en matière de motricité, de coordination ou de mémorisation. Le recours aux nouvelles technologies impactent et impacteront également notre fonctionnement et nos facultés, même si les conséquences ne sont pas encore déterminés (nouvelles acquisitions, régression…).
A l’instar des autres améliorations technologiques qu’a connu Le Locle, le tournant numérique et digital est désormais pris.

Évolution des tendances des différentes galaxies, interprétation libre (CDU) de Badillo et Bourgeois
Notes
1 Le WEB est constitué d’un ensemble de pages HTML (textes, images, liens…), d’un URL accessible par un protocole HTTP.
2 WEB 1.0 : diffusion vers des Internautes passifs ; WEB 2.0 : contributions et participation des internautes dans un monde ouvert et des réseaux sociaux ; WEB 3.0 : relativement flou et contesté ; WEB 4.0 : Big data, IA…
3 La génération est dite des « milléniaux » caractérise les personnes nées dans les années 80 et 90.
4 DROZ, Daniel, « Pionniers dans le Haut ». In L’Impartial, p. 5.
5 ROMANENS, Jean-Claude, Les Girardet : une dynastie d’artistes neuchâtelois. In Suisse Magazine, n° 269-270, 2012, Paris, p. 20.
6 ME, « Les Grandjean, de père en fils dans le carton et le papier ». In L’Impartial, 21 février 1977, p. 12.
7 PERRIN, Jean-Claude, « www.LeLocle.ch enfin du la Toile ». In L’Impartial, 15 juin 2002, p. 11.
8 DROZ, Daniel, « Une décennie de succès pour T-Touch ». In L’Impartial, 27 mars 2009, p. 16.
9 ERARD, Luc, « Tissot Lance sa montre connecté ». In L’Impartial, 17 mars 2016, p. 19.